Jaurès, où es-tu ?
Par A P le samedi 7 juin 2008, 19:31 - Colonne d'harmonie - Lien permanent
Ad Gloriam la R:. L:. Les Fils de la Lumière, à l'Or:. de Courbevoie (midi-minuit, 5 juin 6008)
Pourquoi on-ils tué Jaurès ?
Paroles et Musique : Jacques Brel, 1977
Ils étaient usés à quinze ans
Ils finissaient en débutant
Les douze mois s'appelaient décembre
Quelle vie ont eu nos grand-parents
Entre l'absinthe et les grand-messes
Ils étaient vieux avant que d'être
Quinze heures par jour le corps en laisse
Laissent au visage un teint de cendres
Oui notre Monsieur, oui notre bon Maître
Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?
Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?
On ne peut pas dire qu'ils furent esclaves
De là à dire qu'ils ont vécu
Lorsque l'on part aussi vaincu
C'est dur de sortir de l'enclave
Et pourtant l'espoir fleurissait
Dans les rêves qui montaient aux cieux
Des quelques ceux qui refusaient
De ramper jusqu'à la vieillesse
Oui notre bon Maître, oui notre Monsieur
Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?
Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?
Si par malheur ils survivaient
C'était pour partir à la guerre
C'était pour finir à la guerre
Aux ordres de quelque sabreur
Qui exigeait du bout des lèvres
Qu'ils aillent ouvrir au champ d'horreur
Leurs vingt ans qui n'avaient pu naître
Et ils mouraient à pleine peur
Tout miséreux oui notre bon Maître
Couverts de prèles oui notre Monsieur
Demandez-vous belle jeunesse
Le temps de l'ombre d'un souvenir
Le temps de souffle d'un soupir
Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?
Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?
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Jean Jaurès et la religion du socialisme
Interview accordée à L'Hebdo des socialistes, parue le 26 mai 2000
Vincent Peillon, Jean Jaurès et la religion du socialisme, Grasset & Fasquelle, coll. Le collège de philosophie, 2000
Pourquoi cet essai sur Jaurès ?
Pour deux raisons. La première concerne notre engagement socialiste. Notre tradition a été dominée par Jules Guesde et par le marxisme. A ce titre, la pensée de Jean Jaurès a été refoulée, et avec elle notre tradition. La seconde concerne le sens accordé aujourd'hui à la politique. Celle-ci est devenu une technique, un professionnalisme réservé à quelques-uns et surtout séparé des autres manifestations de notre humanité. Jaurès est exemplaire car pour lui la politique n'a véritablement son sens que lorsqu'elle s'inscrit dans la totalité de l'existence.
On a surtout tendance à croire qu'il fut d'abord philosophe et ensuite politique. Or ses thèses de philosophie, par exemple, sont postérieures à son élection comme député. Il y a chez lui un aller et retour permanent entre l'action et la pensée. Il dit d'ailleurs qu'il ne faut jamais séparer les deux, que le courage est d'être à la fois un praticien et un philosophe.
Pourquoi Jaurès prône-t-il l'individualisme ?
Il y a tout un courant de tradition politique, depuis la philosophie antique jusqu'au marxisme, qui considère que le collectif vaut davantage que l'individuel. Et donc que l'on doit sacrifier les individus à la collectivité. Un autre courant, qui s'est incarné dans la Révolution française, à travers la Déclaration des droits de l'homme, qui considère que la communauté doit respecter l'individu. Que donc l'individu est au-dessus de la communauté, que celle-ci doit le servir plutôt que l'utiliser. Jaurès appartient à cette deuxième tradition. L'individu est la " fin suprême ". Et le socialisme est un individualisme, c'est-à-dire que la finalité de l'organisation collective, c'est la liberté de l'individu. Le socialisme de Jaurès est donc l'inverse du collectivisme, de l'étatisme et du marxisme-léninisme. Il n'est pas atteint par leur faillite.
En quoi consiste la religion du socialisme de Jaurès ?
Jaurès pense que tout homme est naturellement habité par une aspiration religieuse, une aspiration à l'infini. Étymologiquement, la religion c'est le lien. Comment assurer un lien entre les hommes ? Telle est la question politique majeure. Jaurès considère que le christianisme, qu'il a hérité de sa mère, a trahi l'essence du religieux, c'est-à-dire la possibilité de vivre en communauté et de s'épanouir en tant qu'homme et que seul le socialisme permettra de réaliser cette essence du religieux, parce qu'il donnera à tout homme la faculté de se réaliser et d'aller vers la justice. Le socialisme n'est donc pas une religion parmi d'autres, c'est l'essence même du religieux. une religion qui s'appuie sur la liberté et la justice.
D'autre part, Jaurès considère que le socialisme n'est pas une rupture avec le passé, mais que, comme doctrine et comme mouvement politique, il est l'héritier d'une très longue tradition : prophétisme juif, rationalisme grec, idéologie des Lumières, etc. Cet héritage contient l'"invincible espoir" que tout ce qui empêche le socialisme d'advenir va progressivement être surmonté. La pensée de Jaurès est d'un optimisme fondamental. Il ne méconnaît aucune des noirceurs de l'humanité, mais il a cette espérance d'un avenir où tout ce qui mutile l'homme, par exemple les différences de classes sociales, sera supprimé. Et la réalisation, après l'égalité politique, de l'égalité économique et sociale, permettra d'accomplir l'œuvre de Dieu.
Que dit sa thèse sur "La réalité du monde sensible" ?
Philosophiquement, Jaurès est très moderne, parce qu'il échappe à une double difficulté : d'une part à la négation du monde sensible comme le font la plupart des philosophes qui considèrent qu'une équation est plus réelle qu'une sensation, d'autre part à la négation de l'esprit par ceux qui réduisent le monde à la matière et aux seules données du sens. Jaurès surmonte cette antinomie car il soutient que le monde sensible existe, tout en lui reconnaissant de l'intelligence, de l'esprit. Sa force, c'est d'unir la nature et l'esprit, le temporel et le spirituel, l'âme et le corps, le philosophe et l'homme ordinaire.
Existe-t-il une actualité de Jaurès ?
Il y a depuis plusieurs dizaines d'années une crise du sens et, liée à elle, une crise de l'engagement politique. L'inspiration que l'on trouve chez Jaurès nous permet, je crois, de les surmonter, parce qu'il fonde son engagement politique sur une métaphysique et une morale. Il possède une intelligence de la place de l'homme dans la nature et de la nature de l'homme qui lui permet d'affirmer avec force un certain nombre de valeurs et de fonder un projet historique. Il redonne cohérence aux valeurs qu'on a aujourd'hui un peu tendance à perdre de vue et qui guident notre engagement.
Oublié pendant un siècle ou ignoré parce que cela arrangeait beaucoup de gens, on le redécouvre aujourd'hui parce que ses interrogations nous poussent vers l'avenir. C'est à partir de nos préoccupations présentes, comme socialistes engagés dans la construction de l'avenir, que nous pouvons retrouver Jaurès. Il nous devance encore.
Lire aussi, sur le blog du Cercle social Edgar Quinet : "Les chemins de nos ruptures", par Vincent Peillon


