Genèse, I, 24 : « Dieu dit : « Que la terre produise des êtres vivants selon leurs espèces : bestiaux (Béhémoth), reptiles, et bêtes sauvages selon leurs espèces ! » Cela s’accomplit. »

Job, XL, 15 : « Vois donc le Bestial (Béhémoth) que j’ai créé comme je t’ai fait. »

André Paul, dans l’Encyclopaedia Universalis, donne cette excellente définition : « Béhémoth : Pluriel du mot qui désigne, en hébreu biblique, le bétail, les animaux domestiques (Genèse, I, 24). Dans le livre de Job (XL, 15), Béhémoth prend l’allure d’un pluriel intensif et mythique : il désigne la Bête par excellence, la force animale que Dieu peut seul maîtriser, mais dont la domestication échappe à l’homme. Comme monstre mythique, Béhémoth, joint à Léviathan, est d’origine Babylonienne : ils représentent les deux monstres primordiaux du chaos, Tiamat et Kingu.

On retrouve Béhémoth dans la littérature apocalyptique juive, au seuil de l’ère chrétienne. Dans le Baruch syriaque (XXIX, 4), il est dit que Béhémoth et Léviathan, apparus au cinquième jour de la Création, seront servis en nourriture aux Justes, lors du grand banquet messianique. La même idée se retrouve dans le Quatrième Livre d’Esdras (VI, 47).

Le Dictionnaire encyclopédique du judaïsme, Le Cerf, 1993, précise : « Le Léviathan est souvent évoqué en même temps que le terrible Béhémoth (Job, XL, 15-24). Dans les livres apocryphes (2 Esdras VI, 49-52), il est dit que ces deux êtres existent depuis le cinquième jour de la Création. Quant à la littérature rabbinique, elle voit en eux les « grands dragons » de la Genèse (I, 21). Ce sont eux qui seront consommés lors du banquet des Justes, dans le monde à venir (Lévitique Rabba, XIII, 3 ; Babba batra, 74a-75a). On raconte en effet que, dans les temps messianiques, D. égorgera le Léviathan et Béhémoth (appelé aussi « bœuf sauvage » : chor ha-bar) et qu’il donnera leur chair en nourriture lors du festin eschatologique ».

C’est dans la littérature apocalyptique juive, au seuil de l’ère chrétienne, à partir surtout du Livre d’Hénoch (60, 7-9), que Béhémoth acquiert des qualités distinctes de celles de Léviathan : alors que ce dernier conserve les caractéristiques de monstre aquatique qu’il avait déjà, Béhémoth prend alors celles, qu’il n’avait pas à l’origine, d’un monstre terrestre. Rappelons simplement, sans les analyser, les principaux textes bibliques. Job : 3, 8 ; 7, 12 ; 26, 13 ; 40, 25-41, 26 (ou 40, 20-41, 25, selon les versions) ; Psaumes : 74 (Vulg. 73), 14 ; 104 (Vulg. 103), 26 ; 148, 7 ; Isaïe : 27, 1 ; Amos : 9, 3 ; Apocalypse : 12, 3 et 13, 1 sq. Voir aussi Apocalypse d’Abraham : 10, 11 et 21, 6.

Dans l’Apocalypse syriaque de Baruch (en 29, 4), il est dit que Béhémoth et Léviathan, apparus au cinquième jour de la Création, seront définitivement vaincus à la fin des temps et seront alors servis en nourriture aux justes au cours du grand banquet messianique. La même idée se retrouve dans le Quatrième Livre d’Esdras (en 6, 47-52). Cf. les Écrits intertestamentaires, A. Dupont-Sommer et M. Philonenko (éd.), Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1987. Voir aussi, par exemple, les entrées « Béhémoth » et « Léviathan » dans le Dictionnaire de la Bible, A.-M. Gérard (éd.), Paris, Robert Laffont, 1989 (à noter qu’à l’entrée "Léviathan" – p. 776, n° 9 – le Quatrième Livre d’Esdras et l’Apocalypse d’Esdras sont confondus alors que se sont des livres différents).

Henri Atlan, Les Etincelles du hasard, tome 1, Seuil, 1999, pp. 112 à 114, interprète ainsi les textes judaïques : « L’immanence de l’Eros y éclate (dans le Talmud) en deux mouvements opposés de chute et de désincarnation, dont on ne sait lequel est source des plus grands maux : sa chute dans la violence de l’ordre des choses (Béhémoth) ou sa dilution désincarnée dans l’ordre des esprits ou de la religion (Léviathan). (…) “Béhémoth”, pluriel désignait habituellement de gros animaux terriens herbivores plus ou moins domestiqués, représenterait la force musclée des corps pesants, comme ceux d’éléphants ou d’hippopotames imaginaires. »

Cf., enfin, pour des analyses alarmantes de la société contemporaine : Franz Neumann, Béhémoth ; Structure et pratique du national-socialisme, 1933-1944, Payot, 1987, et Gérard Rabinovitch, « Carnets du jusant (fragments) », in Barca, n° 13, novembre 1999. Franz Neumann insistait sur le chaos institutionnel nazi et sur les luttes pour le pouvoir opposant le parti nazi, l'État, l'armée et les capitalistes allemands. Neumann se réfère explicitement à Hobbes, auteur d'un Béhémoth ou le Long Parlement (1668) décrivant l'anarchie provoquée par la guerre civile anglaise du XVIIe siècle. Pour lui, le national-socialisme est « un non-Etat, un chaos, un règne du non-droit et de l'anarchie qui a "dévoré" les droits et la dignité humaine, et ambitionne de transformer le monde en chaos en établissant son hégémonie sur de gigantesques étendues de terre ». Pour le second, le Béhémoth de Hobbes désignait aussi « le non-Etat, le chaos, le désordre mortel de l'absence de Loi ». Et aujourd'hui, « Béhémoth peut être opportunément employé pour désigner génériquement les forces exacerbées de la destruction de l'humanité en l'homme ». Ce sociologue relève, à juste titre, que « la pensée du politique s'est beaucoup intéressée aux figures du Léviathan, bien moins à celles du Béhémoth », mais que « l’effondrement des régimes tyranniques, dictatoriaux, dans la sphère d'influence occidentale et du totalitarisme dans les pays du socialisme réel, ces dernières années, lève l'obstacle qu'a constitué la fascination, le rivage, au Léviathan ». Gérard Rabinovitch souligne : « On commence seulement à remarquer que c'est peut-être Béhémoth qui a pris ses quartiers dans le monde démocratique. »

Vaste programme de recherche, qu’il se donne ainsi, depuis le tournant symbolique de l’an 2000 : « Sous ce nom générique de Béhémoth, c'est une énorme friche qui se découvre à la réflexion et à la recherche sur le politique. Il s'agit alors d'analyser ce qui pourrait se tramer de mortifère dans les sociétés démocratiques contemporaines. Non plus les manifestations et structures exacerbées de l'Etat coercitif, mais celles du chaos, du désordre, du délitement des liens sociaux qui pourraient signer l'effondrement des attentes et des promesses qui ont mobilisé, animé, la longue installation des systèmes démocratiques. Au moment même de leur apparent triomphe… »