Les surprenantes capacités des autistes « Asperger »

Parmi les mystères qui entourent la population atteinte d’autisme, il y a l’existence en son sein d’un groupe appelé initialement « autistes de haut niveau ». Depuis 1993, le syndrome d’Asperger est répertorié dans la classification internationale des maladies au titre de « trouble envahissant du développement ». Ces malades sont dotés de capacités hors du commun, en particulier pour la manipulation des chiffres et l’exercice de la mémorisation. Ils se situent à la lisière de la sociabilité, communiquent avec leur entourage, mais ont une grande difficulté pour se représenter les intentions d’autrui. En conséquence, leur intégration sociale reste limitée. Le syndrome frappe huit fois plus de garçons que de filles et on estime que 600 personnes en sont atteintes dans la seule Allemagne.
Le profil de l’Asperger a été campé magistralement par Dustin Hoffman, dans le célèbre film « Rain Man ». En juin 2007, un autiste Asperger a sorti un témoignage écrit passionnant sous le titre Je suis né un jour bleu (Les Arènes, 2007). Daniel Tammet est anglais et fit preuve à plusieurs reprises de talents inouïs dont voici deux exemples.
Pour les besoins d’un show caritatif, il se mit à apprendre un maximum de décimales du nombre Pi qui en comporte comme chacun sait… une infinité. Le jour venu, il les récita devant un jury d’experts et en sortit sans la moindre erreur d’enchaînement… plus de 22000 ! Ceci le classe dans le top 10 de la planète, le recordman mondial étant un Chinois qui en récita 60000 ! Mais les dons de Daniel Tammet ne s’arrêtent pas à la mémorisation des chiffres.
Appelé à faire une intervention publique en Islande, il décida d’apprendre l’islandais pour faire sa conférence (ce qui est particulièrement difficile pour un Européen). Il avait sept jours devant lui et honora très correctement son contrat devant un public médusé par la performance.

Le docteur Darold Treffert, spécialiste américain des autistes, recensa, dans un livre intitulé Extraordinary people (Ballantine Books, 1990), de très nombreux cas similaires. Depuis 10 ans, les médias commencent à s’intéresser au sujet. Arte diffusa, en 2007, un reportage en plusieurs épisodes sur des cas proches de celui de Daniel Tammet.
On y vit Garry Peek, un autre Asperger, mémoriser à 98% huit pages de texte lues en 53 secondes. On y vit un Asperger, après un survol de Rome en hélicoptère, reproduire ce qu’il venait de voir sur un grand mur concave de cinq mètres de large. Il réalisa un dessin immense, en plusieurs jours de travail, et il ne manquait pas une ouverture sur le mur extérieur du Capitole, ni une colonne sur la façade du Panthéon ! Cet homme était doté de la mémoire absolue. Cette capacité avait déjà subjugué Borgès, ce qu'il exprima dans une nouvelle qui est un chef d’œuvre : « Funès ou la mémoire ». On peut ajouter que Daniel Tammet, lorsqu’il était un enfant, cherchait désespérément à la bibliothèque un livre avec son nom sur la couverture, et que ce problème est résolu par la « Bibliothèque de Babel », autre nouvelle de Borgès !

Leur secret ?
Garry Peek lit deux pages à la fois : un œil sur la page de gauche et un sur celle de droite !
Les super-autistes utilisent la « synesthésie » pour mémoriser les chiffres. Cela consiste à traduire un nombre en forme, couleur, texture et mouvement. Ainsi, pour Daniel Tammet, une suite numérique prend l’aspect d’une file de pommes de terre multicolores dont chacune décrit par sa forme plusieurs chiffres. Mais il y a plus étonnant encore. Deux frères autistes de haut niveau ont été observés lors d’étranges conciliabules qu’ils tenaient parfois entre eux, alors qu’ils ne communiquaient avec personne d’autre. Ils s’échangeaient des suites de nombres ! Mais pas n’importe quels nombres ; il s’agissait de nombres premiers ! Or enchaîner des nombres premiers est particulièrement ardu, dès lors qu’aucune loi mathématique n’a jamais été trouvée, qui régisse leur distribution parmi les nombres généraux.
On se dit alors que, peut-être, certains autistes détiennent des secrets que les mathématiciens cherchent depuis 2000 ans. On se dit qu’ils possèdent peut-être le cerveau primordial, celui d’avant la chute et la prolifération de l’humanité. On se dit aussi qu’ils portent témoignage des formidables capacités cérébrales de notre espèce, polluée par ses passions et par les codes sociaux qu’il a fallu créer pour les contenir.

Et moi, je me dis que nos ancêtres médiévaux, qui ne réglaient pas la folie par l’exclusion, mais qui, au contraire, ne s’exonéraient jamais de requérir l’avis du fou du village, ou encore de celui qui était différent, ne manquaient pas de sagesse. On pense aujourd’hui que des hommes comme Mozart, Einstein, ou Glenn Gould étaient sans doute atteints par le syndrome d’Asperger.
Sachons remercier ces frères humains exceptionnels, en nous rappelant combien leur « différence » nous a enrichis.

Rabanmaur


Daniel Tammet