Autiste, mon frère !
Par Rabanmaur le mercredi 18 juin 2008, 17:23 - Philosophie - Lien permanent
Et moi, je me dis que nos ancêtres médiévaux, qui ne réglaient pas la folie par l’exclusion, mais qui, au contraire, ne s’exonéraient jamais de requérir l’avis du fou du village, ou encore de celui qui était différent, ne manquaient pas de sagesse. On pense aujourd’hui que des hommes comme Mozart, Einstein, ou Glenn Gould étaient sans doute atteints par le syndrome d’Asperger...
Les surprenantes capacités des autistes « Asperger
»
Parmi les mystères qui entourent la population atteinte d’autisme, il y a
l’existence en son sein d’un groupe appelé initialement « autistes de haut
niveau ». Depuis 1993, le syndrome d’Asperger est répertorié dans la
classification internationale des maladies au titre de « trouble
envahissant du développement ». Ces malades sont dotés de capacités hors du
commun, en particulier pour la manipulation des chiffres et l’exercice de la
mémorisation. Ils se situent à la lisière de la sociabilité, communiquent avec
leur entourage, mais ont une grande difficulté pour se représenter les
intentions d’autrui. En conséquence, leur intégration sociale reste limitée. Le
syndrome frappe huit fois plus de garçons que de filles et on estime que 600
personnes en sont atteintes dans la seule Allemagne.
Le profil de l’Asperger a été campé magistralement par Dustin Hoffman, dans le
célèbre film « Rain Man ». En juin 2007, un autiste Asperger a sorti un
témoignage écrit passionnant sous le titre Je suis né un jour bleu
(Les Arènes, 2007). Daniel Tammet est anglais et fit preuve à plusieurs
reprises de talents inouïs dont voici deux exemples.
Pour les besoins d’un show caritatif, il se mit à apprendre un maximum de
décimales du nombre Pi qui en comporte comme chacun sait… une infinité. Le jour
venu, il les récita devant un jury d’experts et en sortit sans la moindre
erreur d’enchaînement… plus de 22000 ! Ceci le classe dans le top 10 de la
planète, le recordman mondial étant un Chinois qui en récita 60000 ! Mais
les dons de Daniel Tammet ne s’arrêtent pas à la mémorisation des
chiffres.
Appelé à faire une intervention publique en Islande, il décida d’apprendre
l’islandais pour faire sa conférence (ce qui est particulièrement difficile
pour un Européen). Il avait sept jours devant lui et honora très correctement
son contrat devant un public médusé par la performance.
Le docteur Darold Treffert, spécialiste américain des autistes, recensa, dans
un livre intitulé Extraordinary people (Ballantine Books, 1990), de
très nombreux cas similaires. Depuis 10 ans, les médias commencent à
s’intéresser au sujet. Arte diffusa, en 2007, un reportage en plusieurs
épisodes sur des cas proches de celui de Daniel Tammet.
On y vit Garry Peek, un autre Asperger, mémoriser à 98% huit pages de texte
lues en 53 secondes. On y vit un Asperger, après un survol de Rome en
hélicoptère, reproduire ce qu’il venait de voir sur un grand mur concave de
cinq mètres de large. Il réalisa un dessin immense, en plusieurs jours de
travail, et il ne manquait pas une ouverture sur le mur extérieur du Capitole,
ni une colonne sur la façade du Panthéon ! Cet homme était doté de la
mémoire absolue. Cette capacité avait déjà subjugué Borgès, ce qu'il exprima
dans une nouvelle qui est un chef d’œuvre : « Funès ou la mémoire ».
On peut ajouter que Daniel Tammet, lorsqu’il était un enfant, cherchait
désespérément à la bibliothèque un livre avec son nom sur la couverture, et que
ce problème est résolu par la « Bibliothèque de Babel », autre nouvelle de
Borgès !
Leur secret ?
Garry Peek lit deux pages à la fois : un œil sur la page de gauche et un
sur celle de droite !
Les super-autistes utilisent la « synesthésie » pour mémoriser les
chiffres. Cela consiste à traduire un nombre en forme, couleur, texture et
mouvement. Ainsi, pour Daniel Tammet, une suite numérique prend l’aspect d’une
file de pommes de terre multicolores dont chacune décrit par sa forme plusieurs
chiffres. Mais il y a plus étonnant encore. Deux frères autistes de haut niveau
ont été observés lors d’étranges conciliabules qu’ils tenaient parfois entre
eux, alors qu’ils ne communiquaient avec personne d’autre. Ils s’échangeaient
des suites de nombres ! Mais pas n’importe quels nombres ; il
s’agissait de nombres premiers ! Or enchaîner des nombres premiers est
particulièrement ardu, dès lors qu’aucune loi mathématique n’a jamais été
trouvée, qui régisse leur distribution parmi les nombres généraux.
On se dit alors que, peut-être, certains autistes détiennent des secrets que
les mathématiciens cherchent depuis 2000 ans. On se dit qu’ils possèdent
peut-être le cerveau primordial, celui d’avant la chute et la prolifération de
l’humanité. On se dit aussi qu’ils portent témoignage des formidables capacités
cérébrales de notre espèce, polluée par ses passions et par les codes sociaux
qu’il a fallu créer pour les contenir.
Et moi, je me dis que nos ancêtres médiévaux, qui ne réglaient pas la folie par
l’exclusion, mais qui, au contraire, ne s’exonéraient jamais de requérir l’avis
du fou du village, ou encore de celui qui était différent, ne manquaient pas de
sagesse. On pense aujourd’hui que des hommes comme Mozart, Einstein, ou Glenn
Gould étaient sans doute atteints par le syndrome d’Asperger.
Sachons remercier ces frères humains exceptionnels, en nous rappelant combien
leur « différence » nous a enrichis.
Rabanmaur
Daniel Tammet


