De pierre ou de bois ?
Par A P le mardi 1 juillet 2008, 07:33 - V.I.T.R.I.O.L. - Lien permanent

Tabatière fabriquée en 1835 par Merle, fabricant à Chaussin (Jura), portant des symboles maçonniques et charbonniers.
Francs-maçons, nous connaissons, dès la première réception en loge, la terre, l’eau, l’air et le feu. Les quatre éléments du paysan, du forgeron et le vitriol de l’alchimiste. Mais, ensuite, nous taillons et polissons la pierre, et nos outils sont essentiellement de bois. Ensuite encore, nous connaissons l’acacia, co-naissance qui a comme un avant-goût de renaissance, voire de résurrection. Ainsi, par cette alliance minéralo-végétale à multiple sens, nos planches sont-elles de pierre ET de bois.
Mettons, cela me paraît s’imposer, un peu d’ordre dans ce chaos ! Ouvrons nos cœurs, qui ne sont pas de pierre ; brûlons les langues, si elles sont de bois ! « De pierre ou de bois ? », là est la question. La Franc-maçonnerie est-elle de marbre ou de châtaignier, de granit ou de roseau, de porphyre ou d’acacia ? Et ce « ou » est-il exclusif ou inclusif ?
Première solution. La Franc-maçonnerie est de pierre, et donc elle n’est pas de bois ! Regardez bien ce magnifique frontispice de la première édition française (1742) des Constitutions dites d’Anderson, les fondamentaux Histoire, Obligations et Statuts de la très Vénérable Confraternité des Francs-Maçons du F :. De La Tierce, notre Livre : Maître Hiram y présente le plan du Temple au roi Salomon, sur fond symbolique gréco-romain on ne peut plus pétrifié ! Pas le moindre petit arbrisseau ! Ici tout est angle droit, aplomb, géométrie. La pierre brute est passée sous le ciseau, la pierre taillée –cube, en forme de dé, qui jamais n’abolira le hasard ; pyramide pythagoricienne- la pierre taillée est angulaire. C’est la cape-stone des Constitutions d’Anderson, c’est-à-dire, littéralement et symboliquement, la « pierre de tête » que l’on rêve être un pur diamant. La Franc-maçonnerie de pierre serait donc de tête, toute pleine de raison, de calcul géométrique et… de plus ou moins sincère soumission aux autorités.
Deuxième solution. La Franc-maçonnerie authentique serait, ésotériquement, de bois, et donc elle n’est de pierre qu’en façade, si j’ose dire. Charpentiers, menuisiers, forestiers, fendeurs et charbonniers, ces derniers étant les complices naturels du forgeron, seraient les vrais pères des Francs-maçons ! D’ailleurs, en réalité, tenez-vous bien : le Temple était de bois ! Ecoutons Hiram s’adressant à Salomon, au chapitre V du Premier Livre des Rois : « J’ai reçu ton message. Je satisferai ton désir en bois de cèdre et en bois de genévrier… » Quant à l’Arche sacrée (Arôn kodesh), placée au cœur du Temple, c’est dans de l’acacia imputrescible qu’elle est taillée (Ex. 25, 10 ; Deut. 10, 3), comme les cercueils antiques.
Développons un peu cette dimension boisée souvent moins bien connue des Sœurs et des Frères. L’idée, fort romantique, de la Franc-maçonnerie de bois, mieux vaudrait dire « du bois » et même « des bois », gardienne secrète de la révolte, voire de la révolution, des origines celtiques, de la philosophie panthéiste, républicaine et socialiste, s’appuie sur une vénérable histoire compagnonnique, mais aussi sur les tentatives répétées, aujourd’hui oubliées, d’intégrer les rites forestiers dans l’Ordre andersonien. Citons, rapidement, le chevalier de Beauchaine qui souhaita, en 1747, instituer les Rites des Fendeurs, mais aussi l'Ordre de la Fenderie dit du Grand Alexandre de la Confiance qui démontre une évolution opérative de la Franc-maçonnerie du bois entre 1760 et 1770.
Certes, la Franc-maçonnerie du bois s'implanta dans les Hauts Grades (citons, entre autres, le Chevalier Royal Hache ou Prince du Liban, 22e degré du Rite écossais ancien et accepté), dès 1762, certes, tout feu tout flamme, elle se restructura dans la République clandestine, au XIXe siècle (carbonaria italienne, charbonnerie française), certes, enfin, les Bons Cousins Charbonniers conservèrent leurs traditions jusqu'en 1835, en France, et jusqu'en 1879, sous une forme spéculative, en Angleterre, chez les « Brothers-fendeurs », mais il est clair qu’elle ne survit aujourd’hui qu’en quelques marges. Rassurez-vous, je vous épargnerai, ce soir, John Toland, la Relation apologique de 1738, les Preuves de Nash, L’Origine de Thomas Paine, Nicolas de Bonneville et Régis Blanchet, car nous sommes en travail symbolique et non historique…
Troisième et dernière solution. La Franc-maçonnerie est de pierre ET de bois. Le « ou » du titre de cette planche serait donc inclusif. En To Pan (Un le Tout) ! Je vous soumets dès lors quelques pistes de réflexion.
Revenons au Temple de Salomon, d’abord, car j’ai été, tout à l’heure, trop incomplet. Le chapitre VI du Premier Livre des Rois nous le décrit en détail et c’est impressionnant (je cite) : « La construction du Temple se fit en pierres de carrière (…). Il construisit le Temple et l’acheva, et il couvrit le Temple avec du cèdre. (…) Il garnit de planche de cèdre la face interne des murs du Temple –depuis le sol jusqu’aux poutres du plafond, il mit un revêtement de bois à l’intérieur- et il couvrit de planches de genévrier le sol du Temple. (…) Il y avait du cèdre à l’intérieur du Temple, sculpté d’un décor de coloquintes et de rosaces ; tout était en cèdre, aucune pierre ne paraissait… »
Pour finir. La Franc-maçonnerie andersonienne est née entre Ecosse et Angleterre, nous n’y reviendrons pas. Mais il est intéressant de revenir, tout de même, comme l’a fait notre F :. René Désaguliers (descendant du révérend Jean-Théophile, l’illustre co-fondateur de la première Grande Loge d’Angleterre), à la racine des mots des Francs-maçons et, en premier lieu, au sens des « pierres ». Ainsi, connaissez-vous Ashlar ? Non, ce n’est pas une princesse d’Orient. C’est le terme de la Franc-maçonnerie opérative anglaise pour désigner la pierre. Il provient du bas-latin assularis, dérivé lui-même du latin classique axis qui signifie… « planche ». Son diminutif, assula, désigne la « planchette ». Nous y sommes.
Tournons les pages de l’Oxford English Dictionary, jusqu’au joli mot « ashlar ». Premier sens : « Une pierre taillée d’équerre pour la construction ou le pavage. » Deuxième sens : « Ashlar work : maçonnerie de pierres d’équerre, opposée à rubble-work, maçonnerie de moellons plus grossiers. » Troisième sens : « Pierres à tailler, telles qu’elles sortent de la carrière / free-stones (littéralement : pierres « libres », ou « franches »…), as they come out of the quarry. »
Planches de pierre et franches-pierres… René Désaguliers commente sobrement : « Les tailleurs de pierre se servaient de modèles de bois, surtout pour les profils, mais aussi dans certains cas pour les faces. Par la forme et la qualité de la surface, on comprend qu’un tailleur de pierre ait pu appeler le résultat de son travail une planchette, un ashlar. »
J’ai taillé mon ashlar, ma planchette, de pierre et de bois.
J’ai dit.


Commentaires
J'aimerais pouvoir rencontrer des Bons Cousins? Comment faire ? merci d'avance
L'acacia m'étant connu, nous pourrions échanger sur la richesse de bois et des forêts