Dans son enquête passionnante et fort bien documentée, intitulée Sociétés secrètes (Grasset, 2007 ; édition de poche, Hachette, coll. Pluriel, août 2008), le journaliste Alexandre Adler prend comme fil conducteur l’affaire de Rennes-le-Château (1), et ses ramifications successives : Plantard, Prieuré de Sion…, telles qu’elles ont été développées par Gérard de Sède, Robert Ambelain, puis Baigent, Leigh et Lincoln dans L’Énigme sacrée, et portées sur le devant de la scène par le Da Vinci Code de Dan Brown...

Le domaine de l’abbé Saunière étant situé dans le Razès, l’enquête conduit immanquablement à la présence des Cathares et à leur protection par les Templiers. Le fait d’employer le terme de « protection » est un parti pris historique, car finalement nous n’avons pas de preuve concrète d’une assistance, ou d’une collusion, entre l’Ordre du Temple et l’hérésie cathare.
Il est certain et historique, par contre, que Bernard de Clairvaux, qui fut en quelque sorte le « supérieur inconnu » de l’Ordre du Temple, avait fait lui-même le voyage en pays cathare, pour discuter avec les chefs de ce mouvement, les convaincre et tenter d’éviter le pire (2). On peut alors imaginer que l’Ordre avait dans ses gènes l’acceptation d’une forme de pluralité religieuse.
Et c’est justement ce qu’observe Adler à propos de la relation, au Moyen-Orient, entre les Templiers et les factions minoritaires du monothéisme.

On peut constater que les Templiers ont souhaité assurer protection à toutes les expressions d’une spiritualité monothéiste, ce qui dénotait à la fois une attitude d’initiés faite de tolérance et de respect d’autrui ainsi qu’une indiscutable habileté politique. Parmi les communautés monothéistes persécutées, on trouvait bien sûr et d’abord les communautés chrétiennes d’Orient : Églises copte, syriaque et arménienne. Il y avait aussi les Juifs, mais ce qui est plus étonnant ce sont les liens tissés avec des communautés musulmanes minoritaires. Je veux parler principalement du chi’isme avec, en particulier, sa branche ismaélienne, et aussi de la religion druze. Elles ont pour point commun d’attendre une forme de « fin des temps », matérialisée par le retour d’un Imâm perdu, non pas dans le cadre d’une apocalypse finale, mais dans celui de la restauration d’une société juste et parfaite, car conforme à la volonté de Dieu.
J’observe qu’au Portugal aussi, on attendait le retour de la dynastie Aviz, comme l’a si bien montré (sous un angle romancé) Pierre Benoît, dans son Prêtre Jean. La maison d’Aviz n’était-elle pas une branche de l’antique lignée des premiers ducs de Bourgogne ? Et cette lignée primitive des ducs de Bourgogne n’était-elle pas reliée à la famille de saint Bernard ? Je ne crois pas que l’on puisse expliquer l’impact de ce grand saint, sur le monde de son époque, par son seul charisme. L’homme médiéval ne cherchait pas de « gourou », mais seulement la rencontre avec le « sacré ».

On peut ainsi imaginer sans peine que le même espoir de restauration de l’ancienne dynastie mérovingienne tenaillait encore certaines familles antiques de notre pays. Il est assez évident que, sans citer la famille mérovingienne, le Conte du Graal de Chrétien de Troyes porte l’annonce de la restauration d’une royauté « méhaignée ».
Dans ce cas, les Templiers se seraient trouvés historiquement à la confluence de plusieurs doctrines du « rétablissement ». De là à penser que la réinstallation des dynasties sacrées aux commandes de leurs pays d’origine était le point commun de toutes les religions monothéistes (3), il n’y a qu’un pas à franchir…

Ces spiritualités minoritaires et, en général, persécutées, se sont développées sous le sceau du secret. Le terme arabe « takia » traduit ce devoir de dissimulation qui incombe aux adeptes et qui ressemble beaucoup aux obligations des membres des sociétés secrètes. La takia est très pratiquée, en particulier, chez les Druzes et les Ismaéliens.
Les Templiers avaient sans doute, eux aussi, un devoir de « takia », mais il était lié à leur appartenance à une société initiatique plutôt qu’à une quelconque déviance théologique.
On peut toutefois rêver de la connaissance d’un secret dynastique, qui aurait été aussi une menace pour l’Église de Rome. Par exemple, celui de l’existence d’une descendance du Christ… Et cette hypothèse amène Adler sur la piste du Graal.

Qu’est-ce au juste que le Graal ?
Un vase celtique dérivé du chaudron de Lug ?
Le vase saint qui servit à la Cène et recueillit ensuite le sang du Christ coulant de son flanc percé par Longin ? (Saint Graal = sang real)
Ou bien un symbole de féminité matérialisant l’existence d’une lignée christique ?
On peut aussi bien jumeler les deux premières hypothèses que les deux dernières.

Pourquoi, au juste, a-t-on condamné le Temple ?
Les pièces du procès donnent deux raisons théologiques :
- l’adoration d’une image païenne appelée « Baphomet » ;
- le cérémonial de réception qui comportait l’obligation de cracher sur le crucifix.
A vrai dire, aucun de ces deux chefs d’inculpation ne tient debout.
Concernant la « tête barbue », qui était montrée lors de la cérémonie d’initiation, on en a retrouvée une à Templecombe, en Angleterre. Celle-ci ressemble furieusement aux critères anthropométriques du Suaire de Turin.

Templecombe

Le saint Suaire

Il resterait, alors, à savoir quel lien existait entre l’Ordre du Temple et cette relique majeure de la chrétienté. L’un des objets les plus précieux du monde aurait-il été en possession du Temple ? Et qui d’autre que les Templiers aurait eu les moyens de se l’offrir ? Sur ce plan, les hypothèses de Yann Wilson me paraissent très plausibles (4).
Quant au second chef, le reniement du Christ, ne peut-on pas le considérer comme une exagération à vocation psychologique, telle qu’on les pratique, encore de nos jours, dans bon nombre de cérémonies initiatiques (5) ?

Quelques erreurs d’Adler

La première, au début du livre, est de faire du Maître Philippe de Lyon un disciple de Papus. Je pense, en effet, que c’était l’inverse !
Il y a aussi des erreurs manifestes de datation. Par exemple, quand Adler proclame que « Saint Bernard n’a jamais reproché à Godefroy de Bouillon d’avoir laissé massacrer les Juifs de Jérusalem, lors de la prise de la ville en 1099 ». Saint Bernard avait neuf ans lors de l’événement et Godefroy mourut en 1100 !
De même, Adler affirme que la datation au carbone 14 du Suaire de Turin (6) a conclu qu’il datait du XVe ou du XVIe siècle. En fait, la date fournie par les « experts » est le XIVe siècle. En conséquence, le Suaire existait déjà bien avant la naissance de Léonard de Vinci qui ne peut donc pas en être l’auteur.
Enfin, faire de Raymond Lulle le « véritable idéologue de la révolution templière » est osé, quand on sait que Lulle est mort après la chute du Temple, Ordre dont les structures et le fonctionnement étaient figés depuis plus d’un siècle avant la naissance du bienheureux théologien majorquin.
Au cœur de la déviance templière figure, sans doute, la non-reconnaissance de la divinité du Christ. Où les chevaliers de la Cité Sainte ont-ils trouvé les sources d’une telle conviction ? Probablement dans les textes islamiques, mais aussi dans la masse de la littérature gnostique alexandrine. On en a pour témoignage les étranges contre-sceaux appliqués sur les documents du Temple, et figurant des images gnostiques bien connues de tous les historiens. Je pense en particulier à l’[Abraxas Panthée|/post/2008/07/06/Labraxas-et-la-filiation-gnostique-des-templiers] et renvoie à la magnifique étude réalisée par Paul de Saint-Hilaire sur les sceaux templiers.
Il ne faut pas oublier que le XIIe siècle, celui de la création de l’Ordre du Temple, fut aussi celui de l’introduction de la transsubstantiation dans le dogme catholique. L’Église était alors très attentive à l’installation de ce dogme dans toutes les communautés chrétiennes. Celles du Moyen-Orient furent sans doute les plus difficiles à convaincre, contaminées qu’elles étaient par les différentes « hérésies » gnostiques. Mais, en Europe continentale, les choses furent tout aussi difficiles. Outre les hérétiques « officiels », cathares ou vaudois, l’Église avait à affronter des résistances théologiques au sein même de sa structure hiérarchique.
J’ai toujours été frappé par la devise « Et tenebrae eam non comprehenderunt » qui figure à l’Orient de toutes les loges travaillant au Rite Écossais Rectifié (R.E.R.), fleuron de la Franc-Maçonnerie templière. Cette devise termine une phrase célèbre de l’Évangile de Jean, qui commence par « Lux lucet in tenebris ». Et, justement, ce début de phrase constitue lui aussi une devise, celle des Vaudois, la secte dite des « pauvres de Lyon »…
Outre le fait que le Rite Écossais Rectifié est né, lui aussi, à Lyon, que les Templiers, comme les émules de Pierre Valdo (7), prônaient la renonciation aux biens matériels (« Non nobis domine… »), il est très surprenant de voir, à la même époque, deux organismes si différents choisir la même phrase d’un même Évangile pour en faire leurs devises.

Dans la chevalerie laïque du Graal, nous trouvons un autre rapprochement significatif. Le clergé vaudois se limitait à des prédicateurs circulants, qui venaient visiter les communautés éparses. Chez les chevaliers du Graal, ce sont des ermites à domicile fixe qu’il faut aller rencontrer et qui réclament ainsi une initiative des fidèles (8). Mais, dans les deux cas, chevaliers ou « purs », il y a une absence complète de fréquentation du clergé séculier catholique.

J’en viens maintenant à une autre étrangeté découverte dans le livre d’Adler. Il existait dans le Razès, vers l’évêché d’Alet, nous dit Adler, un personnage nommé « Roi des Juifs », qui était le chef de la communauté juive. Charlemagne avait souhaité disposer d’un interlocuteur officiel et ses relations avec cette communauté furent excellentes. L’armée de Charlemagne aurait même été renforcée de combattants juifs, commandés par un certain Guilhem de Gellone qui n’était autre, selon Adler, que le rabbin Makir, fondateur d’une académie rabbinique (9).
Gellone, devenu « Roi des Juifs », aurait donc été le souverain d’un petit royaume juif dans le sud de la France, sous Charlemagne. C’est bien séduisant, mais l’histoire est têtue avec ses archives incontestables ! Guilhem de Gellone était un petit fils de Charles Martel, donc un cousin de Charlemagne, et en aucun cas le prête-nom du rabbin Makir. La ficelle est un peu grosse. Je comprends bien Adler, dans son combat contre l’antisémitisme, mais cet idéal, que je partage, n’a rien à gagner dans le bricolage de faits historiques. Bien au contraire, cela le dessert.
Par contre, il serait passionnant de comprendre comment Charlemagne s’y est pris pour réaliser la paix entre les nombreuses ethnies et religions qui cohabitaient dans son empire. Un savoir-faire dont notre vieille Europe pourrait, aujourd’hui, utilement s’inspirer.

Rabanmaur

(1) Qui figure au centre de l’intrigue du Da Vinci Code.
(2) Saint Bernard n’avait-il pas également entrepris de se rendre lui-même dans la vallée du Rhin, où les populations locales, avec les croisés, se livraient à des exactions terribles contre les communautés juives ?
(3) L’islam sunnite excepté.
(4) Yan Wilson, Le Suaire de Turin, Albin Michel, 1994. Wilson imagine qu’après le sac de Constantinople, le Suaire fut transféré au duché franc d’Athènes, qui survécut jusqu’en 1311. Le Suaire aurait donc été un dépôt de gage, en contrepartie de prêts faits par l’Ordre au duché d’Athènes.
(5) Je pense, en particulier, à la réception au second degré du Rite Écossais Rectifié. Le récipiendaire jette à ses pieds les métaux qu’on lui tend. Il ne s’agit pas, bien évidemment, de les proscrire totalement de sa vie, mais de se souvenir de leur danger.
(6) Cette datation a été effectuée le 13 Octobre 1988 par des laboratoires d’Oxford, de Zürich et de Tucson. On a alors donné une fourchette 1260-1390, avec une probabilité d’exactitude de 95%. Sur la valeur de la procédure de datation, consulter le livre d’Arnaud-Aaron Upinsky, ''La Science à l’épreuve du linceul'', FX Guibert, 1996.
(7) Pierre Valdo est le fondateur de la secte vaudoise à laquelle on donna son nom.
(8) Comme en témoigne l’arcane IX du Tarot, où l’Ermite agite devant ses yeux une lanterne pour guider sans doute ceux qui avancent vers lui.
(9) Il en existait aussi à l’époque, à Lunel et à Vauvert (d’où le Diable Vauvert…).