Temple et sociétés secrètes, par Rabanmaur
Par Rabanmaur le jeudi 4 septembre 2008, 22:09 - Bibliothèque - Lien permanent
Dans son enquête passionnante et fort bien documentée, intitulée Sociétés secrètes (Grasset, 2007 ; édition de poche, Hachette, coll. Pluriel, août 2008), le journaliste Alexandre Adler prend comme fil conducteur l’affaire de Rennes-le-Château (1), et ses ramifications successives : Plantard, Prieuré de Sion…, telles qu’elles ont été développées par Gérard de Sède, Robert Ambelain, puis Baigent, Leigh et Lincoln dans L’Énigme sacrée, et portées sur le devant de la scène par le Da Vinci Code de Dan Brown...
Le domaine de l’abbé Saunière étant situé dans le Razès, l’enquête conduit
immanquablement à la présence des Cathares et à leur protection par les
Templiers. Le fait d’employer le terme de « protection » est un parti
pris historique, car finalement nous n’avons pas de preuve concrète d’une
assistance, ou d’une collusion, entre l’Ordre du Temple et l’hérésie
cathare.
Il est certain et historique, par contre, que Bernard de Clairvaux, qui fut en
quelque sorte le « supérieur inconnu » de l’Ordre du Temple, avait
fait lui-même le voyage en pays cathare, pour discuter avec les chefs de ce
mouvement, les convaincre et tenter d’éviter le pire (2). On peut alors
imaginer que l’Ordre avait dans ses gènes l’acceptation d’une forme de
pluralité religieuse.
Et c’est justement ce qu’observe Adler à propos de la relation, au
Moyen-Orient, entre les Templiers et les factions minoritaires du
monothéisme.
On peut constater que les Templiers ont souhaité assurer protection à toutes
les expressions d’une spiritualité monothéiste, ce qui dénotait à la fois une
attitude d’initiés faite de tolérance et de respect d’autrui ainsi qu’une
indiscutable habileté politique. Parmi les communautés monothéistes
persécutées, on trouvait bien sûr et d’abord les communautés chrétiennes
d’Orient : Églises copte, syriaque et arménienne. Il y avait aussi les
Juifs, mais ce qui est plus étonnant ce sont les liens tissés avec des
communautés musulmanes minoritaires. Je veux parler principalement du chi’isme
avec, en particulier, sa branche ismaélienne, et aussi de la religion druze.
Elles ont pour point commun d’attendre une forme de « fin des temps »,
matérialisée par le retour d’un Imâm perdu, non pas dans le cadre d’une
apocalypse finale, mais dans celui de la restauration d’une société juste et
parfaite, car conforme à la volonté de Dieu.
J’observe qu’au Portugal aussi, on attendait le retour de la dynastie Aviz,
comme l’a si bien montré (sous un angle romancé) Pierre Benoît, dans son
Prêtre Jean. La maison d’Aviz n’était-elle pas une branche de
l’antique lignée des premiers ducs de Bourgogne ? Et cette lignée
primitive des ducs de Bourgogne n’était-elle pas reliée à la famille de saint
Bernard ? Je ne crois pas que l’on puisse expliquer l’impact de ce grand
saint, sur le monde de son époque, par son seul charisme. L’homme médiéval ne
cherchait pas de « gourou », mais seulement la rencontre avec le
« sacré ».
On peut ainsi imaginer sans peine que le même espoir de restauration de
l’ancienne dynastie mérovingienne tenaillait encore certaines familles antiques
de notre pays. Il est assez évident que, sans citer la famille mérovingienne,
le Conte du Graal de Chrétien de Troyes porte l’annonce de la
restauration d’une royauté « méhaignée ».
Dans ce cas, les Templiers se seraient trouvés historiquement à la confluence
de plusieurs doctrines du « rétablissement ». De là à penser que la
réinstallation des dynasties sacrées aux commandes de leurs pays d’origine
était le point commun de toutes les religions monothéistes (3), il n’y a qu’un
pas à franchir…
Ces spiritualités minoritaires et, en général, persécutées, se sont développées
sous le sceau du secret. Le terme arabe « takia » traduit ce devoir
de dissimulation qui incombe aux adeptes et qui ressemble beaucoup aux
obligations des membres des sociétés secrètes. La takia est très pratiquée, en
particulier, chez les Druzes et les Ismaéliens.
Les Templiers avaient sans doute, eux aussi, un devoir de « takia », mais
il était lié à leur appartenance à une société initiatique plutôt qu’à une
quelconque déviance théologique.
On peut toutefois rêver de la connaissance d’un secret dynastique, qui aurait
été aussi une menace pour l’Église de Rome. Par exemple, celui de l’existence
d’une descendance du Christ… Et cette hypothèse amène Adler sur la piste du
Graal.
Qu’est-ce au juste que le Graal ?
Un vase celtique dérivé du chaudron de Lug ?
Le vase saint qui servit à la Cène et recueillit ensuite le sang du Christ
coulant de son flanc percé par Longin ? (Saint Graal = sang real)
Ou bien un symbole de féminité matérialisant l’existence d’une lignée
christique ?
On peut aussi bien jumeler les deux premières hypothèses que les deux
dernières.
Pourquoi, au juste, a-t-on condamné le Temple ?
Les pièces du procès donnent deux raisons théologiques :
- l’adoration d’une image païenne appelée « Baphomet » ;
- le cérémonial de réception qui comportait l’obligation de cracher sur le
crucifix.
A vrai dire, aucun de ces deux chefs d’inculpation ne tient debout.
Concernant la « tête barbue », qui était montrée lors de la cérémonie
d’initiation, on en a retrouvée une à Templecombe, en Angleterre. Celle-ci
ressemble furieusement aux critères anthropométriques du Suaire de Turin.


Il resterait, alors, à savoir quel lien existait entre l’Ordre du Temple et
cette relique majeure de la chrétienté. L’un des objets les plus précieux du
monde aurait-il été en possession du Temple ? Et qui d’autre que les
Templiers aurait eu les moyens de se l’offrir ? Sur ce plan, les
hypothèses de Yann Wilson me paraissent très plausibles (4).
Quant au second chef, le reniement du Christ, ne peut-on pas le considérer
comme une exagération à vocation psychologique, telle qu’on les pratique,
encore de nos jours, dans bon nombre de cérémonies initiatiques (5) ?
Quelques erreurs d’Adler
La première, au début du livre, est de faire du Maître Philippe de Lyon un
disciple de Papus. Je pense, en effet, que c’était l’inverse !
Il y a aussi des erreurs manifestes de datation. Par exemple, quand Adler
proclame que « Saint Bernard n’a jamais reproché à Godefroy de Bouillon
d’avoir laissé massacrer les Juifs de Jérusalem, lors de la prise de la ville
en 1099 ». Saint Bernard avait neuf ans lors de l’événement et Godefroy mourut
en 1100 !
De même, Adler affirme que la datation au carbone 14 du Suaire de Turin (6) a
conclu qu’il datait du XVe ou du XVIe siècle. En fait, la date fournie par les
« experts » est le XIVe siècle. En conséquence, le Suaire existait
déjà bien avant la naissance de Léonard de Vinci qui ne peut donc pas en être
l’auteur.
Enfin, faire de Raymond Lulle le « véritable idéologue de la révolution
templière » est osé, quand on sait que Lulle est mort après la chute du
Temple, Ordre dont les structures et le fonctionnement étaient figés depuis
plus d’un siècle avant la naissance du bienheureux théologien majorquin.
Au cœur de la déviance templière figure, sans doute, la non-reconnaissance de
la divinité du Christ. Où les chevaliers de la Cité Sainte ont-ils trouvé les
sources d’une telle conviction ? Probablement dans les textes islamiques,
mais aussi dans la masse de la littérature gnostique alexandrine. On en a pour
témoignage les étranges contre-sceaux appliqués sur les documents du Temple, et
figurant des images gnostiques bien connues de tous les historiens. Je pense en
particulier à l’[Abraxas
Panthée|/post/2008/07/06/Labraxas-et-la-filiation-gnostique-des-templiers] et
renvoie à la magnifique étude réalisée par Paul de Saint-Hilaire sur les sceaux
templiers.
Il ne faut pas oublier que le XIIe siècle, celui de la création de l’Ordre du
Temple, fut aussi celui de l’introduction de la transsubstantiation dans le
dogme catholique. L’Église était alors très attentive à l’installation de ce
dogme dans toutes les communautés chrétiennes. Celles du Moyen-Orient furent
sans doute les plus difficiles à convaincre, contaminées qu’elles étaient par
les différentes « hérésies » gnostiques. Mais, en Europe
continentale, les choses furent tout aussi difficiles. Outre les hérétiques
« officiels », cathares ou vaudois, l’Église avait à affronter des
résistances théologiques au sein même de sa structure hiérarchique.
J’ai toujours été frappé par la devise « Et tenebrae eam non
comprehenderunt » qui figure à l’Orient de toutes les loges travaillant au
Rite Écossais Rectifié (R.E.R.), fleuron de la Franc-Maçonnerie templière.
Cette devise termine une phrase célèbre de l’Évangile de Jean, qui commence par
« Lux lucet in tenebris ». Et, justement, ce début de phrase constitue lui
aussi une devise, celle des Vaudois, la secte dite des « pauvres de Lyon
»…
Outre le fait que le Rite Écossais Rectifié est né, lui aussi, à Lyon, que les
Templiers, comme les émules de Pierre Valdo (7), prônaient la renonciation aux
biens matériels (« Non nobis domine… »), il est très surprenant de voir, à
la même époque, deux organismes si différents choisir la même phrase d’un même
Évangile pour en faire leurs devises.
Dans la chevalerie laïque du Graal, nous trouvons un autre rapprochement
significatif. Le clergé vaudois se limitait à des prédicateurs circulants, qui
venaient visiter les communautés éparses. Chez les chevaliers du Graal, ce sont
des ermites à domicile fixe qu’il faut aller rencontrer et qui réclament ainsi
une initiative des fidèles (8). Mais, dans les deux cas, chevaliers ou
« purs », il y a une absence complète de fréquentation du clergé séculier
catholique.
J’en viens maintenant à une autre étrangeté découverte dans le livre d’Adler.
Il existait dans le Razès, vers l’évêché d’Alet, nous dit Adler, un personnage
nommé « Roi des Juifs », qui était le chef de la communauté juive.
Charlemagne avait souhaité disposer d’un interlocuteur officiel et ses
relations avec cette communauté furent excellentes. L’armée de Charlemagne
aurait même été renforcée de combattants juifs, commandés par un certain
Guilhem de Gellone qui n’était autre, selon Adler, que le rabbin Makir,
fondateur d’une académie rabbinique (9).
Gellone, devenu « Roi des Juifs », aurait donc été le souverain d’un petit
royaume juif dans le sud de la France, sous Charlemagne. C’est bien séduisant,
mais l’histoire est têtue avec ses archives incontestables ! Guilhem de
Gellone était un petit fils de Charles Martel, donc un cousin de Charlemagne,
et en aucun cas le prête-nom du rabbin Makir. La ficelle est un peu grosse. Je
comprends bien Adler, dans son combat contre l’antisémitisme, mais cet idéal,
que je partage, n’a rien à gagner dans le bricolage de faits historiques. Bien
au contraire, cela le dessert.
Par contre, il serait passionnant de comprendre comment Charlemagne s’y est
pris pour réaliser la paix entre les nombreuses ethnies et religions qui
cohabitaient dans son empire. Un savoir-faire dont notre vieille Europe
pourrait, aujourd’hui, utilement s’inspirer.
Rabanmaur
(1) Qui figure au centre de l’intrigue du Da Vinci Code.
(2) Saint Bernard n’avait-il pas également entrepris de se rendre lui-même dans
la vallée du Rhin, où les populations locales, avec les croisés, se livraient à
des exactions terribles contre les communautés juives ?
(3) L’islam sunnite excepté.
(4) Yan Wilson, Le Suaire de Turin, Albin Michel, 1994. Wilson imagine
qu’après le sac de Constantinople, le Suaire fut transféré au duché franc
d’Athènes, qui survécut jusqu’en 1311. Le Suaire aurait donc été un dépôt de
gage, en contrepartie de prêts faits par l’Ordre au duché d’Athènes.
(5) Je pense, en particulier, à la réception au second degré du Rite Écossais
Rectifié. Le récipiendaire jette à ses pieds les métaux qu’on lui tend. Il ne
s’agit pas, bien évidemment, de les proscrire totalement de sa vie, mais de se
souvenir de leur danger.
(6) Cette datation a été effectuée le 13 Octobre 1988 par des laboratoires
d’Oxford, de Zürich et de Tucson. On a alors donné une fourchette 1260-1390,
avec une probabilité d’exactitude de 95%. Sur la valeur de la procédure de
datation, consulter le livre d’Arnaud-Aaron Upinsky, ''La Science à l’épreuve
du linceul'', FX Guibert, 1996.
(7) Pierre Valdo est le fondateur de la secte vaudoise à laquelle on donna son
nom.
(8) Comme en témoigne l’arcane IX du Tarot, où l’Ermite agite devant ses yeux
une lanterne pour guider sans doute ceux qui avancent vers lui.
(9) Il en existait aussi à l’époque, à Lunel et à Vauvert (d’où le Diable
Vauvert…).



Commentaires
L'affirmation, par Adler, de l'importance du "Roi des Juifs" dans l'histoire particulière du Languedoc médiéval repose entièrement sur sa lecture de la thèse de l'historien Arthur Zuckerman (A Jewish Princedom in Feudal France, 768-900, Columbia University Press, 1972). Elle ne peut pas, à mon sens, être écartée sans plus d'argumentation. Lire, à ce sujet, une discussion intéressante du Forum sur l'histoire médiévale de la Bourgogne et de la Franche-Comté.