"Taoïsme : la quête pour l'immortalité", par John Blofeld
Par A P le vendredi 5 décembre 2008, 08:42 - Philosophie - Lien permanent
Avec l’arrivée des rouges, les reclus furent arrachés à leurs ermitages et rejetés dans le monde de poussière pour gagner leur vie du mieux qu’ils pouvaient...

"TAOÏSME - La quête pour l’immortalité", de John Blofeld (Texte aimablement transmis par Rabanmaur)
Avec l’arrivée des rouges, les reclus furent arrachés à leurs ermitages et
rejetés dans le monde de poussière pour gagner leur vie du mieux qu’ils
pouvaient. Plutôt que de décrire le peu que je sais par ouï-dire de cette
tragique dispersion de la progéniture de l’Empereur Jaune, je vous raconterai
une curieuse petite histoire qui révélera que, pour deux d’entre eux, la fin
fut heureuse. Cette histoire me fut racontée par une jeune dame, à Singapour,
qui y retourna lorsqu’elle revint de son université en Chine lors de la
mainmise des communistes chinois sur les provinces du sud.
"L’Université, comme vous le savez, est située non loin de certaines montagnes
sur lesquelles sont bâtis plusieurs temples. Lors d’un déplacement touristique
vers cet endroit, j’avais été très impressionnée par un très vieux taoïste et
je pris l’habitude de le visiter pendant les week-ends. Les cadres rouges qui
s’abattirent sur cette province, juste avant que je n’en parte, ne firent aucun
secret du destin qu’ils réservaient pour les ermites et les moines et nonnes
bouddhistes.
«Qu’allez-vous faire, Maître ?, lui demandai-je en pleurant à la pensée de ce
pauvre vieil homme arraché de cet endroit où il avait vécu la moitié de sa
vie.
- Vous êtes triste pour moi, Yi, me répondit-il. Pourquoi ? Ne serait-il
pas risible qu’un vieux disciple de Maître Lao Tseu soit effrayé d’une
mutation ? Je suis trop vieux pour être mis au travail et ces gens
attachent trop d’importance à l’apparence des choses pour me laisser mourir de
faim dans un environnement où trop de pauvres gens sont venus m’aimer.
- Mais comment allez-vous pouvoir vivre, Maître ?
- Cessez de pleurer, petite fille, et je vous le dirai. A mon âge, on voit
beaucoup mieux l’avenir qu’on ne peut se rappeler le passé. Lorsqu’ils
amèneront les autres, ils laisseront derrière les vieux et inutiles qui
s’alimenteront comme ils pourront avec les légumes de notre jardin potager. Par
gentillesse ? Pas exactement. Cet endroit est trop pauvre et trop éloigné
pour qu’ils soient pressés de l’utiliser à d’autres fins ; et comme il y
en a trois ou quatre d’entre nous qui sont si vieux, le problème se trouve
résolu par notre mort. D’accord. Le reclus de la Vaste Porte et moi, nous nous
proposons de quitter ce monde, ensemble, le soir du Festival de la Mi-Automne,
l’an prochain. Non, non, soyez calme petite Yi. N’allez pas penser que nous
nous pendrons ou que nous avalerons un “liong” ou deux d’opium. C’est absurde.
Avec du vin, de l’encens et d’autres choses que nous avons l’intention de
cacher, nous célébrerons les rites du festival comme à l’accoutumée, puis nous
monterons sur la terrasse pour admirer la lune d’automne et là, nous nous
assoirons. Passant à la méditation de la véritable source du yin et du yang,
nous plongerons ensemble dans l’océan du vide.»
Bien qu’il rie joyeusement, j’éclatais de nouveau en sanglots. Puis soudain, il
me dit « Petite Yi, y a-t-il des hérons à Singapour ? »
«Des hérons. Maître ? Non, non, il n’y en a pas».
«Bien. Sois sûre de te rappeler ce que je vais te dire. L’année prochaine, à
l’heure de l’ours, dans la nuit du festival, va sur une hauteur et regarde le
ciel juste au-dessus de l’océan qui baigne ton île. J’ai un grand désir de voir
la mer par clair de lune, ne l’ayant jamais vu dans toute ma vie. Là, nous nous
rencontrerons et nous nous souhaiterons un joyeux adieu.»
Pensant qu’il essayait de me réconforter, j’opinais de la tête, mais ne pris
pas ses paroles au sérieux. Puis nous nous séparâmes.
L’année suivante, au moment du festival, mon père m’emmena dîner avec la
famille de mon fiancé dans un appartement dominant la mer. Bien que désireuse,
dans un geste sentimental, de faire ce que le vieux sage m’avait demandé, je me
laissai facilement convaincre par mon père : «Tu ne peux décemment quitter
la table du dîner et sortir toute seule dans la nuit. Que diable pourraient
penser les Hangs d’une fille qui se conduit ainsi ?»
Le repas commença tard. Il était bruyant et traînait en longueur. Nous étions
encore à table lorsque la pendule sonna dix heures (l’exact milieu de l’heure
de l’ours)*. Soudainement, je fus prise de vertiges, et on me
conseilla de sortir prendre l’air sur le balcon de l’appartement qui dominait
la mer. C’était une nuit splendide et claire, avec une lune brillante qui
éclairait les écumes de la mer. Deux écumes semblaient s’élever étrangement
dans les airs et se dirigèrent rapidement vers moi. J’imputais tout ceci à mon
étourdissement lorsque je réalisai que ce que je prenais pour des écumes
étaient deux grands hérons blancs ! Volant très bas, ils arrivèrent
presque à l’endroit où j’étais assise et volèrent tout autour de moi en
murmurant des sons agréables à entendre, soutenus et d’une grande beauté !
Pendant que ceci se passait, une sensation d’une béatitude extraordinaire me
secoua des pieds à la tête.
Instantanément, j’ai su que, non seulement mon ami taoïste avait tenu sa
promesse, mais encore m’avait fait ressentir quelque chose de l’extase qui sera
la sienne pour toujours dans cette union avec le vide."
(*) Mot barré par Pierre F. et remplacé par la mention manuscrite :
“sanglier”. NdR : Les noms des divisions du temps varient beaucoup d’une
région à l’autre de la Chine, ex. “lapin” pour “chat”. De plus, le jour est
divisé en douze sections, qui correspondent à la durée de nos 24 heures. Il
s’agit ici de l’heure du “cochon”, entre 21 h et 23 h occidentales.
PS : Ce texte, cher à P. F., a été scanné à partir d’un document de 3
pages tapé sur une machine à écrire à boule. La forme arrondie du "a" le rend
difficilement discernable d'un "o". A été rétablie l'orthographe selon les
règles grammaticales françaises : les adjectifs accordés en nombre et
genre, les prédicatifs avec une minuscule initiale (sauf les prédicats de
nationalité).
1 / Dans l’instruction par demandes et réponses de la société Houng
(cf. le livre de F. Tristan), on demande au néophyte d’expliquer
pourquoi il a pris la route du milieu à un carrefour. Il répond que c’est parce
qu’elle était la plus large et qu’il a vu un héron blanc voler au dessus
(Houng, Fayard, page 150).

