Parousie du roi caché, par Rabanmaur
Par Rabanmaur le lundi 8 décembre 2008, 19:51 - Politique - Lien permanent
Parousie et laïcité
D’une manière large, au Moyen-âge, on entend par « Parousie » la visite officielle d'un haut personnage. Le terme que nous évoquons signifie : venue, présence ; ainsi, il concerne, d’une manière générale, la venue ou la présence d'un Roi. Chez les chrétiens, le mot Parousie fait référence à la doctrine annonçant ce qui doit survenir au moment de la fin du monde –ou plus exactement à la fin des temps . La parousie décrit le destin des êtres humains à l'occasion de cet événement. On assistera alors au second avènement glorieux du Christ qui règnera sur le monde, au Jugement dernier et à la résurrection générale des morts. La fin des temps (1) est décrite par une doctrine appelée eschatologie, du grec eskhatos : qui est à l'extrémité, dernier. Dans le judaïsme, c'est le temps de la construction du Troisième Temple et de la venue du messie. L'équivalent s’observe chez les chi’ites avec le retour du XIIe Imam, l'imam caché. Une doctrine identique anime la religion druze avec le retour du prophète Hakem.
Mais nous aurions tort de penser que la parousie ne concerne que les doctrines religieuses.
Car on en trouve des déclinaisons concernant des personnages « en chair
et en os » dont les peuples attendent le retour salvateur. On rencontre
ainsi la figure du « roi dormant » dans maintes légendes européennes.
Loin d’être morts, ces rois, dans leur sommeil symbolique, continuent de
veiller sur leurs peuples. Ils portent l’espérance cachée d’un ultime recours
aux malheurs qui frappent l’humanité. Ainsi le roi Arthur (2) blessé au soir
d’une sanglante bataille n’est absent que pour cause de convalescence. Il se
repose dans « l’île des Fruits » appelée aussi île Fortunée
(Insula Pomorum quae Fortunata vocatur), figure du Paradis terrestre,
demeure d’abondance et de vie éternelle, gouvernée par neuf sœurs (3) dont
l’aînée, la reine-fée Morgane, est une magicienne qui connaît les secrets de
l’art de guérir. Le nom d’« île Fortunée » semble provenir des
Étymologies d’Isidore de Séville décrivant les îles Canaries, tandis
que le nom d’« île des Fruits » semble une traduction du mot
d’origine celtique Avallach ou Avallon qui aurait signifié “pomme” ? Selon
de multiples traditions galloises, anglaises comme italiennes, Arthur
sommeillait dans une grotte secrète, entouré de ses plus fidèles chevaliers,
hors de tout contact avec les vivants. Le sommeil d’Arthur dura des siècles,
jusqu’en 1191 ou Henri II « retrouva » sa tombe à Glastonburry.

Et ceci nous amène à observer qu’à partir du XIIe siècle, se déploient en
Europe plusieurs épisodes de la légende du « Roi dormant ». En Suisse, la
tradition populaire veut que les trois fondateurs de la première alliance, en
1291, des cantons suisses originels soient endormis sous le pré de Grütli, le
lieu historique où ils avaient prêté (en latin) leur serment et qui est situé
au bord du lac d’Uri. En Bohème, la croyance populaire indique que le roi
Venceslas II, mort en 1305, repose lui aussi dans une grotte. Le peuple attend
avec ardeur le retour de ce prince sage et puissant qui réunit sous son
gouvernement glorieux la Bohème, la Pologne ainsi que la Hongrie. Au
Monténégro, le roi de Serbie Marko (1371-1394) attend patiemment dans une
grotte montagneuse. Grand résistant à la tutelle ottomane, il représenta pour
les populations le modèle des libertés médiévales. Son épée était enfoncée
jusqu’à la garde dans un rocher ; le roi Marko de Serbie devait revenir
lorsque le rocher serait tellement usé par le temps que l’épée se libérerait
d’elle-même (4). En Allemagne, à partir du XIIe siècle, on voit se développer
la légende de l’Empereur endormi : Charlemagne, Frédéric Barberousse ou
Frédéric II vont faire l’objet de cette même légende, transposition germanique
du mythe du Roi Perdu. L’empereur Frédéric II de Hohenstaufen n’est pas mort.
Il attend son heure dans une grotte des montagnes de Thuringe. Sa barbe, ne
cessant de pousser, s’enroule autour du pied de la table. Mais bientôt viendra
le jour où “il portera l’Allemagne à la tête des autres peuples”.
Dans ce contexte de « parousie laïque », on comprend mieux sur quel terrain s’est développée à son tour la légende d’une survivance de l’Ordre du Temple, après l’arrestation de ses membres et l’exécution de leurs chefs.
Les « Rois cachés » constituent-ils une alternative laïque à la promesse du retour du Christ ? Cette question ne manque pas d’intérêt dans le contexte européen médiéval, où tous les malheurs s’abattent sur des peuples épuisés : guerre de cent ans, peste, famine, inflation, lèpre et autres horreurs nées de l’inquisition. L’histoire semble démontrer qu’à cette époque, les hommes ont compris que leur salut dépendait plus de leurs actes ici-bas que d’une divine intervention.
Le salut se prépare-t-il toujours dans la grotte ? Zeus, caché par sa mère dans une grotte pour échapper à la fureur cannibale du vieux Chronos, fut sans doute la plus ancienne expression de ce mythe. Et Ben Laden embusqué dans les grottes Afghanes ou Pakistanaises en offre une déclinaison contemporaine beaucoup plus inquiétante.
À lire sur le sujet : Le Roi caché d’Yves-Marie
Bercé, Fayard 2008.
À relire : Le Prêtre Jean de Pierre Benoit, qui
décline la légende du Roi Sébastien de Portugal, dernier représentant de la
dynastie d’Aviz.
Notes :
1 - Précisons que le terme "Fin des temps" ne signifie ni cataclysme ni apocalypse, mais qu’il fait simplement référence à la fin d’un cycle, avec ce que cela comporte de renouvellement énergétique sur le plan matériel et spirituel.
2 - Le Roi Arthur a bel et bien existé. Il fut le chef de guerre rassemblant la résistance à l’envahisseur saxon, au début du VIe siècle.
3 - On pense à la légende des neuf prophétesses de l’Ile de Sein.
4 - Symbolisme manifestement repris de la légende arthurienne et de l’épée Excalibur.
Rabanmaur


