Profession de foi "durable", par Antoine Peillon
Par Antoine Peillon le samedi 19 décembre 2009, 18:54 - Politique - Lien permanent
1 – A la source de mon engagement en faveur du développement durable, je
vois l’amour de la Nature. A treize ans, je passais de nombreuses nuits au cœur
des taillis de la forêt de Fontainebleau, à pister sangliers, cerfs et
chevreuils, renards et chouettes hulottes… Ensuite, j’ai eu la chance et le
bonheur d’arpenter presque tous les sentiers sauvages de France, sur les traces
de l'ours et du loup, en savante et amicale compagnie. Fraternel hommage à
Robert Hainard, Pierre Pfeffer, André Etchelecou et Yves Paccalet !
Le naturaliste, le vrai, connaît le sentiment submergeant de n’être qu’un atome
du cosmos, un maillon de l’infinie chaîne du vivant. Il entre en contemplation
du monde, accomplissant ainsi le rite palingénésique du Temple, synchronisant
les battements de son cœur au rythme géométrique de la précession des
équinoxes. Cela fait naître et s’affermir sans cesse un instinctif esprit de
solidarité, de solidarité organique, voire panthéiste, avec ce que certains
appellent "la Création". Cela lui ouvre la perspective imaginale de l’heure qui
vient, de l’heure qui est déjà venue, où le prédateur lâche la proie pour son
ombre, où le loup et l’agneau paîtront ensemble. L’eschatologie bien comprise
se conjugue au présent !
Mais alors, toute atteinte irréversible à un être vivant, qu’il soit humain,
animal, ou végétal, mais aussi à un beau paysage, instille une profonde
souffrance dans l’âme. Toute prédation superflue, toute déprédation négligente
ou haineuse, toute menace d’extinction sans promesse évolutive de renaissance,
toute brisure dans le cycle perpétuel des saisons de la Vie sont comprises
alors comme une faillite du monde et du sens de notre présence dans ce
monde.
2 – Ce premier des trois piliers du développement durable, je veux dire l’amour
de la Nature et le respect de l’environnement, donne encore une mesure très
précise de l’écologie humaine, de ses dynamiques, de ses accidents, de ses
harmonies et de ses crises. Sous un regard naturaliste, forcément moniste, les
destins des sociétés humaines et de chaque individu sont liés entre eux, et ils
sont liés ensemble à l’évolution de leur environnement.
Mieux encore, le naturaliste reconnaît immédiatement combien le geste de
l’Homme marque son environnement d’une empreinte de plus en plus profonde,
surtout depuis que la « révolution » industrielle lui a donné la
puissance, parfois déchaînée, des Titans. Il sait que toute action produit
immanquablement sa réaction, même si c’est à retardement. Il déchiffre les
signes des temps dans la corruption de l’eau, de l’air et de la terre, dans
l’expansion du feu… Amical hommage aux pionniers du développement durable que
j'ai accompagnés depuis près de vingt ans, Serge Antoine, Geneviève Verbrugge,
Simone Veil, Philippe Lameloise...
C’est pourquoi il me paraît vain d’espérer "protéger la nature" sans réformer
nos comportements individuels, économiques et sociaux, sans affiner et ouvrir
sans cesse notre culture. De ce point de vue, le développement durable n’est
pas la superposition de l’écologie, de l’économie et du social, mais bien
plutôt sa triade, voire sa trinité, qui s'articule à celle de la République
(Liberté + Egalité + Fraternité), pour dessiner le pentacle de l'homme total
(Corps + Âme + Esprit). Il est bien le centre, l’intersection de ces trois
domaines où l’Humanité peut et doit encore progresser, un cœur synergique,
l'athanor où le plomb des nécessités matérielles lourdes de la vie est
transmuté en or de l’esprit d’harmonie.
3 – Sans cet esprit, ou état d’esprit, plus rien de durable ne se fera.
L’Humanité a sans aucun doute atteint la limite de son expansion matérielle et
de sa croissance mécaniste. Adoratrice inconsciente du Moloch et du Béhémoth,
elle se dévore elle-même et se délie du cosmos depuis trop longtemps. Nous
sommes donc de plus en plus nombreux à comprendre qu’une nouvelle alliance est
nécessaire, entre nous, bien sûr, mais aussi entre les hommes et le monde
vivant, un monde à ré enchanter. Cette nouvelle alliance est la seule voie
imaginable, aujourd’hui, pour continuer d’avancer durablement vers
l’émancipation édénique.
Elle exige révolte de l'Esprit, volonté de partage, éthique de la discussion,
respect de toutes les créatures, persévérance de l’engagement et amour de la
vie. Elle passe, de toute façon, par la sortie de l’unidimensionnalité de
l’Homme, par la fin du règne de la quantité et par le débarras de l’éteignoir
matérialiste. Une nouvelle richesse qualitative est au bout de ce chemin, une
belle aurora consurgens. Une civilisation meurt, étouffée sous
l’entassement des marchandises et par overdose de pulsions sans désir. Une
nouvelle se construit déjà selon "le
Principe Responsabilité". Resterons-nous les deux pieds dans la tombe, ou
franchirons-nous d’un bond le fossé ?
Lire aussi : La source religieuse du principe Responsabilité (Cercle social Edgar Quinet)
